Enseignement Famille

Je ne suis pas le sauveur !

Être maman n’est pas une mince affaire et dans bien des situations, si elle ne tient pas la barre, la famille peut être malmenée. Le livre des Proverbes dans la Bible parle de femmes courageuses et compare la femme vertueuse à une fortification militaire.

Après environ quatre décennies de vie chrétienne et trois décennies d’épouse et de maman, cette femme décrite dans Proverbes 31 reste toujours un modèle dont j’aimerais tant m’inspirer. La suite logique d’un témoignage rendant gloire à notre Père céleste devrait donc parler de toutes les réalisations découlant d’une attitude de respect du Seigneur et faites avec sagesse, courage et bonté ! Si la grâce de Dieu m’a effectivement permis de participer modestement à quelque œuvre, ce n’est pas ici l’objet de mon témoignage et de ma méditation. La leçon que j’ai apprise dans trois situations particulières, c’est que je ne suis pas le sauveur. Tout simplement. 

J’ai grandi dans une famille où la valeur « travail » est centrale, et mon tempérament me pousse naturellement à « tout » donner : il vaut mieux sortir les enfants avec les poussettes deux fois par jour sinon ils vont s’ennuyer ; quelle joie d’accueillir la famille et de préparer les repas avec excellence ;  je me dois bien entendu de préparer les formations dans le cadre professionnel du mieux que je peux (et jusqu’au bout de mes ressources) … voilà quelques extraits de pensées qui ont dirigé ma vie presque toujours à mon insu. Je me souviens d’un ami pasteur qui m’a fait remarquer il y a quelques années : « Ah, donc toi, tu prépares un forum jusqu’au bout, sans te donner un quota d’heures ? » Je n’ai même pas compris son interrogation : Pourquoi… c’est ce que tout le monde fait, non ?

L’engagement actif et persévérant, le fait de vouloir aimer Dieu et les autres de tout son cœur, est une belle chose, et contribue à la vie ! A ne pas confondre avec le fait de tout donner, de tout porter (et forcément de tout décider), qui contribue à un processus de mort ! Ne vous y trompez pas, la différence est subtile, surtout quand une autre valeur centrale de notre vie consiste à aider l’autre à grandir, à devenir qui il est, à l’accompagner tout doucement vers son appel en toute liberté.


J’aime la phrase de Victor Hugo qui s’émerveille de ses deux petits-enfants : « Les enfants chancelants sont nos meilleurs appuis. » Il fallait certainement être devenu grand-père pour accéder à cette sagesse. Mon premier témoignage concerne justement l’un de mes enfants, un enfant « différent ». Forces et fragilités à la fois. Autodétermination très forte et manque de repères entremêlés. Des relations profondes et authentiques au sein de déserts et d’oasis. L’accompagner pour construire son projet de vie aux antipodes de mes repères. Lâcher prise : Dieu l’aime encore plus que nous, parents, et saura le rejoindre. Je n’en doute pas. J’ai pourtant dû apprendre à ne pas gérer certaines choses pour lui « parce que sans moi, il n’y arrivera pas » !

Et nous y voilà ! La posture du sauveur décrite dans le triangle de Karpman, un concept mettant en évidence les mécanismes qui se jouent autour des trois postures « sauveur, victime, persécuteur » et que je pensais essentiellement réservé aux gens faux et malveillants. 

 

La deuxième situation où j’ai dû apprendre cette leçon est l’accompagnement des parents dans la maladie et la perte d’autonomie. Lorsqu’il y a danger vital, la situation de crise nous demande de reconsidérer nos priorités momentanément, et de venir en aide. Le tourbillon des rendez-vous médicaux à obtenir, à suivre, l’aide pour le quotidien, puis l’accueil à la maison parce qu’il n’y a pas de place en Soin de Suite et de Réadaptation … sont autant de situations où l’on porte beaucoup, et où, vous l’aurez deviné, j’ai tout donné. Trop donné. Jusqu’au jour où j’ai fait un malaise. Encore une fois, apprendre à mettre les choses en perspective : prendre la bonne place et mettre les événements à leur juste place. Ne pas tout décider et laisser un espace de liberté à mes parents. Ne pas laisser une situation, quelle qu’elle soit, prendre la première place dans mon cœur : ce que nous mettons en premier nous épuise, nous aspire et nous fait directement entrer dans la posture du sauveur : « Je dois le faire, sinon ça va mal se passer, me disais-je ! ». La sagesse divine nous appelle à ne rien mettre en premier hors Dieu (dont le joug est léger), car tout ce qui se place en premier dans notre cœur prend du pouvoir sur nous et l’attitude qui en découle n’est pas la bonne.
Ne pas maîtriser les situations et les personnes quand tout va bien semble à priori chose aisée, mais dans les contextes de crise, de peur et d’incertitude, j’ai tout simplement été empêchée de visualiser cet état de maîtrise ! 

Beaucoup de responsabilités peuvent nous faire glisser subrepticement vers la posture du sauveur, sans même que l’on s’en aperçoive. 

 

C’est dans un rôle de curatrice que là encore, j’ai appris cette même leçon. Sans entrer dans des détails inutiles, j’aimerais partager que j’ai été plongée dans un univers totalement inconnu jusqu’alors, mêlant services sociaux, médicaux, judiciaires et bancaires, pour protéger une personne car elle n’était plus en capacité de se protéger elle-même. D’emblée, j’ai compris qu’il fallait laisser le plus de liberté possible à la personne, pour la respecter, ce que j’ai fait tout au long de cette période, mais c’est l’attitude de « tout donner », de « faire tout ce qui possible, voire ce qui est impossible » pour résoudre la situation que j’ai dû apprendre à abandonner !
Les médecins avaient prédit une espérance de vie de la personne d’une année au maximum, donc je me suis mise en mode « je gère en donnant tout ce que je peux pour un an ». Et au bout d’une année, j’étais épuisée. Un jour d’hiver où la neige recouvrait toute la nature et où j’étais seule à la maison, j’ai hurlé à Dieu en Lui disant : « Je suis fatiguée ! Je n’en peux plus de me laisser prendre tout mon temps, je n’en peux plus de me laisser presser comme un citron, je n’en peux plus de tout donner… » une liste longue d’une dizaine de phrases de ce type. Fait peu commun dans ma vie de prière, Dieu m’a stoppée net dans mes geignements en m’opposant la liste à l’envers : « Je ne te demande PAS de tout donner, je ne te demande PAS de te laisser presser comme un citron… » Bref, mes requêtes reformulées de ma dernière à la première, comme une liste déroulée qu’on rembobine. On sait quand c’est Dieu qui nous parle, c’est à la fois ferme et doux, sérieux et encourageant. Alors je me suis séché mes larmes et ai demandé « Mais Tu me demandes quoi, alors ? ». Tendrement, les phrases sont claires dans ma tête : « Je te demande seulement de donner ce qui déborde de ton cœur, et cela ne t’épuisera pas. En revanche, ce n’est ni à toi, ni aux médecins de décider de la durée d’une vie, cela m’appartient, à moi seul. Tout ce que je te demande, c’est de donner ce qui déborde, et je te promets une chose : je serai toujours avec toi et t’accompagnerai dans toutes les décisions à prendre, je ne t’abandonnerai pas ». 

Quel changement de posture ! Je suis passée d’une posture de maîtrise à une posture de confiance totale en Dieu, me permettant également de prendre des « vacances » lorsque j’en avais besoin ; par exemple, une fois par an, durant une à deux semaines, j’ai passé le relais à une autre personne de ma famille, juste le temps de « revenir » avec le sourire. La curatelle a duré quatre années ; je pourrais raconter des dizaines d’épisodes où la main de Dieu était visible, ne serait-ce qu’au moment où il fallait assister la personne en permanence durant les deux semaines avant son ultime hospitalisation : étant dans l’enseignement, je ne pouvais prendre que les congés scolaires, qu’à cela ne tienne, les congés d’avril 2021 ont été déplacés par le gouvernement pour cause de situation sanitaire… juste au moment où il le fallait. Et c’était très important pour moi. Parce qu’en tant qu’enfant de parents séparés, ce furent les deux seules semaines que j’ai vécues avec mon père. 

 

Certainement, j’apprendrai encore cette leçon dans d’autres contextes, si différents que les mécanismes de pensée qui s’y rattachent m’échapperont dans un premier temps, mais je sais aussi que Dieu est mon Père céleste, et qu’Il saura m’accompagner et me révéler ce qu’il faudra au moment voulu.

 

Soyez bénis,

Une équipière MOOV du Grand-Est

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